Vivre sans eux (2)

Novembre approche. Les jours raccourcissent et le temps se refroidit. Avec le changement d'heure, souffle un vent de déprime : ça y est, c'est l'hiver. Et c'est parti pour durer. Heureusement, pour me remonter le moral, il y a les fêtes. En ville, j'adore les paillettes et les dorures des décorations de Noël, les illuminations dans les rues et les sapins de Noël devant la porte de chaque magasin.  Je passe un temps infini dans les boutiques, à scruter le moindre objet, à craquer pour des babioles, à empaqueter des choses à offrir.

Sauf que moi, à Noël, je n'ai pas grand chose à fêter. Ça fait plus de dix ans que je ne vois plus ma famille. Je rassemble des cadeaux pour des amis qui, eux, passent Noël dans leur famille à eux. Cadeaux que je distribuerai à la sauvette, entre deux portes, à des gens qui vont fêter ailleurs, et qui me diront, sur le ton des confidences: "Tu sais, la famille, il n'y a rien de plus chiant... je préfèrerais mille fois fêter Noël entre amis, avec toi."

Moi, je préférerais mille fois avoir une famille, une vraie, une qui ne m'aurait pas maltraitée, violée, puis larguée seule face à la vie. Je préférerais avoir une famille, même chiante, même connasse, même rabacheuse et pleine de conflits, plutôt que cette "association de malfaiteurs" qui m'a détruite et que j'ai dû fuir. Et je préférerais que Noël soit une fête ou au moins un semblant de fête, plutôt que le rappel, chaque année du mal qu'on m'a fait.

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Vivre sans eux (1)

J'avais 26 ans quand la décision a été prise. Je n'en pouvais plus de mentir, de faire semblant aux yeux de tous que tout allait bien et que j'avais une famille "normale".

 Je suis partie pour refaire ma vie ailleurs. Après la maltraitance, je voulais en finir avec le chantage et les menaces: puisque là-bas on m'obligeait à faire croire que j'avais eu une enfance heureuse sous peine de vivre sans famille, j'allais vivre sans famille pour ne plus avoir à faire croire que rien ne s'était passé.

 Je me rappelle très clairement du jour de notre départ. On avait entassé tout ce qu'on avait pu dans cette petite camionnette rouge. Et tout ce qu'on avait pu, ça n'était pas grand chose. Le reste, on l'a laissé là, sur place, et je n'en ai plus jamais rien revu. Mon compagnon a fait le trajet dans la camionnette et moi j'ai pris le train. Le soir, je suis arrivée dans cette ville inconnue, dans ce grand appartement vide que nos quelques caisses ne parviendraient évidemment pas à remplir. 

Je me suis endormie seule et j'ai senti le grand froid de cette vie devant moi, que plus rien ne reliait aux attaches du passé. 

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