Ognuno lo sa, nessuno lo dice...
(Chacun le sait, personne ne le dit)
Lisa avait 56 ans quand moi j'en avais 24. Nous nous sommes rencontrées à cette époque, à peu près. Elle était pour moi plus qu'une amie. A son mari, à ses fils, à ses amis, elle disait que j'étais "sa fille adoptive". Je passais chez elle les fêtes, une partie des vacances et les longs weekends où on fait le pont. Elle et sa famille ont aussi côtoyé mon compagnon. Dans le fin fond de ma tête, je me disais que le jour où j'aurais des enfants, elle serait une sympathique "grand-mère adoptive".
Les années ont passé. J'ai cessé de travailler dans le secteur bancaire, qui ne me convenait pas, pour m'orienter vers "le social", qui effrayait un peu Lisa et son mari. J'ai eu ma première fille d'accueil (une fille d'accueil, pas "une vraie fille à soi"). Je me suis séparée. Je ne me sentais plus très bien dans la peau de la "fille adoptive/fille idéale" de Lisa. Ma présence dans sa famille lors des fêtes semblait une intrusion. Que faisait-là cette étrangère? Si c'était nécessaire, on me présentait: "Une amie de Lisa". La chute a été rude.
A présent, Lisa a changé de ville et de pays. Nous nous voyons très peu. Nous sommes restés amies et confidentes. Elle compte encore beaucoup pour moi. Mais j'ai enterré loin, très loin au fond des déceptions amères l'idée qu'on pouvait trouver dans l'amitié une famille de coeur aussi solide que celle qui nous avait manqué.
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Je me sentais rejetée une nouvelle fois. J'éprouvais le sentiment, sans doute présent chez beaucoup d'anciens enfants maltraités, de n'avoir pas été à la hauteur. Je me sentais désavouée et j'imaginais que les choses auraient été différentes si j'avais mené une autre vie: si je m'étais investie dans le secteur commercial et que j'avais mieux "réussi" sur le plan économique, si j'avais eu des enfants "à moi" et si j'étais restée 30 ans avec le même compagnon, ...
En somme, je vivais l'évolution de cette relation comme un échec personnel à me faire aimer et accepter. Et bien sûr, je ressentais ça comme un rappel de ce qui s'était passé avec mes parents. Je n'étais pas quelqu'un d'assez bien pour être acceptée dans une famille: ni ma famille d'origine, qui m'avait maltraitée, ni une famille d'adoption et de coeur. A une certaine période, j'en ai beaucoup voulu à Lisa de ce que j'ai ressenti comme un lâchage ou une sorte de désaveu de sa part.
Ce que chacun sait mais dont peu de gens parlent, c'est que les amitiés, aussi fortes soient-elles, ne remplacent jamais la famille sur laquelle on n'a pas pu compter. L'amitié est d'un autre ordre, plus contingente et plus perméable à notre évolution et à celle de l'autre. Autrement dit, les amitiés sont faites pour évoluer dans le temps. Certaines peuvent nous soutenir de façon très importante à certaines périodes de la vie mais il y a peu de chance pour que cela dure toujours.
Cela signifie que pour ceux qui ont perdu leur famille dans l'un ou l'autre désastre (la maltraitance dans mon cas), rien ne viendra la remplacer de façon globale, stable et définitive. Les amis pourront être des points d'appui forts, à certaines périodes, mais jamais ils ne se substitueront à ce qui n'a pas eu lieu et à ce qui n'est définitivement plus là. On peut vivre de merveilleuses aventures, entouré d'une heureuse "famille d'amis", mais il faut savoir que ce genre de familles-là se font et se défont dans les remous de notre vie. C'est une vérité que je n'étais pas prête à entendre à vingt ans.
Par Plume, Vendredi 9 Mai 2008 à 23:19 GMT+2 dans Vivre au bord (article, RSS)






