Les petits fantômes du quotidien
Je finis par dire, me dandinant dans mon malaise : "On n'a pas le droit à une glace alors qu'on sort déjà du cinéma. On va dépenser beaucoup trop d'argent, non?" Mon compagnon, qui a souvent des réponses judicieuses à ce genre d'arguments, me demande: "C'est qui le "ON" qui pense toutes ces choses?" A quoi je finis par avouer, dans un murmure: "Ils vont me battre si je dépense autant d'argent pour des bêtises... J'ai peur de me faire battre."Alors mon amoureux, les yeux pleins de malice, plaisante: "Tu la veux à quoi, ta glace? On va jouer un bon tour à ton passé, toi et moi!"
Quelques minutes plus tard, il revient avec à la main ce fameux cornet noisette-pistache, mon préféré. Et je le savoure jusqu'à la dernière goutte, sans que personne ne vienne me retirer ce plaisir par des cris, des baffes ou des reproches... C'en est fini de la maltraitance, sous le soleil d'avril Plume déguste sa glace, à l'abri.
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Bien sûr, cela paraît risible, lorsqu'on n'est pas dans notre peau d'anciens enfants traumatisés, toutes ces petites pensées pleines de poison, qui nous tapissent le cerveau, encore bien des années plus tard.Bien sûr, notre raison d'adultes est au courant: que nous avons grandi, que ceux qui nous ont maltraités sont loin et que nous sommes désormais hors d'atteinte. Bien sûr, nous le savons vraiment.
Mais cela n'empêche pas que notre univers intérieur soit plein de tous ces anciens petits fantômes apeurés, prêts à se réveiller et à bondir à la surface de nos vies pour affoller, dans une grande débauche d'angoisse et de terribles vieilles menaces: "Ne fais pas ceci, tu vas te faire battre; ne fais pas cela, on ne te laissera pas faire; renonce à ton projet, sinon tu perdras tous tes amis...
Et la danse des petites voix dans nos têtes se poursuit chaque jour, pourvu qu'on essaie de vivre en dehors des critères inculqués par la famille maltraitante, pourvu qu'on essaie de réaliser des projets personnels et de construire une vie bien à nous, pourvu qu'on refuse de se laisser limiter par le passé qui est le nôtre.
Je suis très reconnaissance à mon premier compagnon car il a été le premier à m'apprendre à prendre cette distance, à m'encourager à oser malgré tout, sans me laisser décourager et laminer par les petites voix destructrices venues du passé. Mais un moment donné, il faut compter sur ses propres forces pour endiguer nos fantômes intérieurs, pour ne pas leur laisser la latitude d'occuper le territoire de nos vies et d'interférer dans nos projets.
Car ce n'est pas quelque chose qui s'atténue avec le temps et les années qui passent, lorsque la maltraitance tend à devenir un plus lointain passé. Non, ces angoisses terribles, si bien ancrées en nous, et jamais prises en compte lorsqu'elles auraient dû l'être, restent à notre service, vouées à nous protéger, envers et contre ce que nous prétendons vouloir devenir, en dehors du monde de la maltraitance.
Vivre après la maltraitance, c'est donc poursuivre ce travail de résistance quotidienne à tous nos vieux fantômes. C'est à la fois pouvoir leur refuser un poids dans les choix de notre avenir et leur offrir une épaule consolante et attentive car ils témoignent aussi dans leurs façons d'être parfois vyndicative, de ce qui nous a tant manqué.
Par Plume, Dimanche 1 Avril 2007 à 15:35 GMT+2 dans Traces (article, RSS)






